Loi d’urgence agricole : il existe pourtant une autre voie

Génération Écologie votera contre le funeste projet de loi dit « d’urgence agricole », le troisième en un an, soumis au vote de l’Assemblée nationale aujourd’hui. Eau, pesticides, fermes-usines, démocratie, face à la grande régression, Claire Dagnogo appelle à une reconversion biologique de l’agriculture pour réconcilier santé, nature et souveraineté alimentaire.

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Loin d’être une réponse à la souffrance du monde paysan, il s’agit bien, avec cette nouvelle loi, d’un programme méthodique de démantèlement de ce qui protège la santé des Français, la qualité de l’eau, la biodiversité et l’État de droit environnemental. Bienvenue dans la petite boutique des horreurs.

Sur l’eau, c’est la fuite en avant. La loi ne sert plus à faire le droit mais à donner les moyens à l’État de le contourner ! Les préfets pourront désormais passer outre les décisions de justice ayant annulé les autorisations de prélèvement pour l’irrigation, les bassines deviennent autorisées pour la neige de culture en montagne. Quant aux maigres outils prévus par le texte initial du gouvernement pour protéger les captages d’eau potable : balayés ! Prière de croire sur parole des ministres quand ils affirment que le nombre de captages contaminés sera divisé par deux avant 2036 ! Et hop dix ans de pollution aux pesticides en plus…

Faut-il rappeler que la France a déjà été condamnée à plus de quatre reprises par la Cour de justice de l’Union européenne pour la pollution de l’eau par les pesticides et les nitrates ?

Sur les pesticides, c’est la grande entourloupe : on affiche l’interdiction d’importation de produits traités avec des substances prohibées en France, tout en utilisant une argutie juridique pour que la disposition soit inapplicable dans la plupart des cas. Adieu aussi les bandes de transition végétalisées pour protéger les populations des pesticides : désormais c’est sur les habitants eux-mêmes que reposera la charge foncière s’ils veulent se protéger des épandages dans les champs voisins de leurs domiciles, mais aussi des équipements publics comme les crèches, les écoles ou encore les Ehpad.

Enfin, le tableau ne serait pas complet si on oubliait d’évoquer la création d’une dérogation spéciale pour les autorisations de création de mégafermes, dont chacun connaît les risques documentés en matière d’antibiorésistance, d’ammoniac, de particules fines et de pollution azotée des nappes phréatiques. Au passage, seuls les “riverains” auront désormais la possibilité de participer aux enquêtes publiques les concernant et ce démantèlement des contre-pouvoirs ne s’arrête pas là puisque le texte aggrave les sanctions contre les recours supposément abusifs des associations et des citoyens.

À quelques jours de la Journée mondiale de l’environnement, alors que les médecins libéraux tirent la sonnette d’alarme sur la pollution de l’eau potable dans un appel inédit, également relayé par le journal Le Monde, une majorité de parlementaires persistent dans leur obscurantisme. Après le cadmium (dont l’imprégnation chez les adultes français a quasi doublé en moins de dix ans, et atteint trois fois le niveau des adultes américains), c’est désormais la pollution chimique de l’eau potable que la Conférence nationale des URPS-Médecins libéraux qualifie comme un “enjeu de santé publique massif”. 

Les chiffres font froid dans le dos : 19 millions de Français, soit 30 % de la population, ont consommé une eau non conforme au moins une fois en 2024 ; 14 millions sont exposés aux pesticides par l’eau du robinet ; 413 microplastiques par litre en moyenne ; à peine 20 PFAS surveillés sur les 4 000 à 15 000 existants. La recommandation des médecins est limpide : “favoriser le développement de l’agriculture biologique sur celui de l’agriculture intensive”. À l’Assemblée, on légifère exactement à l’opposé. Alors que la France est un des rares pays européens à pouvoir espérer atteindre l’autosuffisance alimentaire pour préserver sa souveraineté, nous détruisons à chaque vote un peu plus la qualité de ce qui en conditionne la survie : les sols, la biodiversité, les milieux.

L’agriculture est l’affaire de toutes et tous. L’agriculture, c’est plus que ce que nous mangeons : c’est l’eau que nous buvons, les paysages où nous vivons, notre santé comme notre patrimoine. Pour que demain nous puissions toutes et tous bien manger, il faut que nos paysans produisent de bons produits, accessibles et sans danger. Notre pays peut devenir la première grande nation agricole à réconcilier santé, nature et souveraineté alimentaire si nous avons le courage de changer de direction et d’adopter un programme de reconversion biologique et de protection intégrale des captages d’eau potable. C’est la direction dans laquelle nous proposons aux agricultrices et agriculteurs d’avancer, en échange d’une meilleure protection de leurs revenus et de leurs conditions de vie.

Claire Dagnogo