Nos peurs et nos larmes ne suffiront pas. Il y a, dans les incendies d’aujourd’hui, quelque chose qui dépasse de très loin la seule violence des flammes. Ce qui brûle, ce ne sont pas que des arbres, des champs, des maisons. Tragiquement aussi des vies qui disparaissent dans les pires conditions du sacrifice de nos pompiers. Ce sont des équilibres anciens, des présences humaines, des métiers, des paysages, des mémoires. Et plus encore : une certaine manière d’habiter la terre, de la considérer. Ayons le courage de la comprendre !
Longtemps, nous avons cru que les incendies concernaient des marges. Des campagnes lointaines. Des villages peu connus. Des forêts “quelque part”, là-bas, loindes grandes villes, des terres touristiques vouées à l’usure, des campagnes en déclin. Ce constat, déjà en soi, est affligeant, comme si le capital d’un pays ne se trouvait que dans les grandes villes, que cette nature abondante finalement, se régénérerait toute seule. Nous voilà face à un constat terrible, cruel, car nous avons pensé notre territoire de manière très lointaine de sa réalité. Résultat : des moyens très insuffisants, des stratégies qui n’ont rien apprit des climatologues ni des récentes crises, des pompiers volontaires sous payés et usés par la terrifiante épreuve du feu.
Mais ce temps de cécité est terminé. Quand le feu s’approche de Paris, quand il menace les abords de Madrid, quand il force l’évacuation, coupe une autoroute, oblige à fermer une route, à déplacer en masse des habitants, à suspendre des vies ordinaires, alors la catastrophe change d’échelle, là, on se rend compte que l’on a loupé un épisode. Elle n’est plus rurale. Elle est métropolitaine, devient globale. Elle devient le symptôme d’un monde où la ville et la campagne ne sont plus séparées, mais prises ensemble dans la même vulnérabilité. Notre société, notre pays, se sont perdus dans une vision réductrice d’une modernité technologique et décisionnelle, qui a abandonné le fondamental : le territoire, la terre, les gens.
Derrière le drame des incendies, il y a d’abord un territoire qui s’est lentement désaccordé. Les zones humides ont reculé de 50% en 30 ans, comme si l’eau elle-même avait été sommée de disparaître du paysage, de quitter un pays qui lui doit tout. Les arbres, éprouvés par les sécheresses répétées, les parasites, les maladies, ne jouent plus vraiment leur rôle de protection ni de puits de carbone. Les champs se ferment quand la déprise agricole s’installe, les friches gagnent, les paysages se simplifient, et le feu trouve alors des continuités qu’il n’avait pas auparavant, des facilités d’avancées nouvelles, perfides, et pourtant si prévisibles. Les campagnes, elles aussi, se vident par endroits, et avec les habitants s’effacent des gestes d’entretien, de vigilance, de présence, de vérité, de réalité. Tout cela ne fait pas une cause unique, certes. Cela fait une fragilité accumulée.
La forêt, elle-même, nous demande d’abandonner les idées trop simples. Plus de surface boisée ne veut pas dire plus de résilience. Une forêt plantée à marche forcée, peuplée d’arbres identiques, dans le cadre du plan en cours du président de la République, alignés comme dans une logique industrielle, n’est pas une forêt sauvée. C’est parfois une forêt fragilisée à l’avance. La vraie forêt est diverse, mélangée, lente, vivante, parfois contradictoire, toujours plus intelligente que nos schémas trop rapides; elle est humide, elle est vivante. Jamais monotone. Elle a besoin de sols, d’eau, de temps, d’ombre, de diversité d’essences, et surtout d’être pensée comme un milieu à habiter avec précaution, non comme une usine à carbone.
Il faut dire la même chose des zones humides. On les a longtemps traitées comme des terrains secondaires, parfois gênants, parfois “à gagner”, pour construire, produire, cultiver pour exporter. Mais elles sont l’inverse d’un vide. Elles sont une mémoire de l’eau. Elles retiennent, filtrent, rafraîchissent, amortissent les à-coups que subit le vivant.
Elles protègent les villages contre les crues, elles soutiennent la biodiversité, elles donnent souffle au territoire. Leur disparition massive est une catastrophe silencieuse, préparée depuis des décennies de bétonnage massif, parce qu’elle ne fait pas de bruit au moment où elle se produit. On ne mesure ses effets qu’après coup, quand l’eau manque, quand la terre durcit, quand les incendies avancent, quand les paysages se dessèchent.
À cela s’ajoute la déprise agricole, qui n’est pas une nostalgie, mais un fait territorial majeur, et désormais accélérée par la violence des sècheresses. Quand les champs ne sont plus cultivés, quand les pâturages ne sont plus parcourus, quand les haies ne sont plus entretenues, quand les clairières se referment, ce n’est pas seulement une activité qui s’éteint. C’est une manière de tenir le paysage. Une agriculture vivante n’est pas seulement productive. Elle est aussi une présence, une coupe-feu, une intelligence de la mosaïque. Et quand elle faiblit, tout devient plus continu, plus homogène, plus inflammable.
Mais le drame ne s’arrête pas là. Il se poursuit dans les corps. Dans ceux des paysans épuisés par la canicule, qui trouvent un collègue par terre à côté des serres, ou qui voient leurs semis brûler avant d’avoir donné quoi que ce soit. Dans ceux des travailleurs du vivant, qui luttent au jour le jour contre une chaleur qui ne laisse plus de répit. Dans ceux des habitants, qui sentent l’air se tendre, la saison se dérégler, l’été devenir moins une saison qu’une épreuve. Le climat n’est pas une idée abstraite. Il s’écrit dans les gestes empêchés, les cultures perdues, les nuits sans fraîcheur, les corps fatigués. Les doutes désormais permanents sur l’avenir.
Et pourtant, dans ce paysage fragilisé, quelque chose tient encore. Après le feu, des paysans s’organisent, des voisins se prêtent main-forte, des bénévoles apportent de l’eau, du matériel, du temps. Des solidarités naissent dans l’urgence. Elles disent que le territoire n’est pas mort. Qu’il sait encore se réparer. Qu’il existe encore une intelligence collective du vivant. Cette entraide n’est pas anecdotique. Elle est un savoir. Elle est même une condition de la résilience séculaire des territoires. Un trésor national.
Le tourisme, lui aussi, entre dans cette histoire. Car les territoires touristiques ne sont pas hors du monde. Ils vivent du climat, des paysages, de la fraîcheur, de l’eau, des sites naturels, de la beauté des lieux. Mais un tourisme trop intensif use ce qu’il prétend célébrer. Il consomme, il charge, il densifie, il épuise parfois. Et quand les canicules s’intensifient, quand l’eau devient plus rare, quand les incendies menacent les collines, les littoraux, les arrière-pays, alors le modèle doit changer. Il ne s’agit plus de faire “plus”. Il s’agit de faire autrement. Moins concentré. Moins lourd. Plus sobre. Plus respectueux des seuils d’accueil. Qui avait compris cela en France avant que l’eau ne vienne à manquer dans certains départements ?
Le feu nous dit enfin quelque chose de la ville elle-même. Car derrière les campagnes, il y a toujours les grandes villes. Derrière les forêts, il y a les infrastructures. Derrière les villages, il y a les flux. Quand un incendie se rapproche de la métropole, quand il menace les routes, les évacuations, l’eau, les équipements, il met à nu comme à Fontainebleau l’interdépendance des territoires. Nous ne vivons plus dans un monde de compartiments. Nous vivons dans un monde de continuités, de dépendances, de circulations. Et c’est précisément ce qui rend la catastrophe plus grave : elle touche le cœur même de nos organisations. Nous oblige à repenser l’ensemble.
Alors oui, la question de la mémoire devient décisive. Quelle trace laissera chaque feu ? Un simple article, une émotion brève, une lassitude de plus ? Un déclin, un échec collectif vite caché par la catastrophe suivante ? Ou une leçon durable, un nouveau pacte, une manière différente de faire territoire ? C’est ici que la politique doit retrouver sa grandeur.
Non pas dans le discours, mais dans la capacité à transformer la catastrophe en décision. A faire vivre la nation dans ce qu’elle doit avoir de plus moderne : comprendre vite et s’adapter.
Nous avons besoin d’un pacte national et climatique. Un pacte qui relie la forêt et l’eau, la ville et la campagne, l’agriculture et la biodiversité, le tourisme et la sobriété, l’infrastructure et le vivant. Un pacte qui n’oppose pas les mondes, mais les réconcilie autour d’une responsabilité commune. Un pacte qui accepte enfin que le territoire n’est pas un décor, mais une matière vivante. Et qu’un territoire vivant ne se protège pas par des slogans, mais par des choix justes, patients, cohérents, incarnés.
Peut-être est-ce cela, au fond, que nous demandent les incendies : non pas seulement d’éteindre le feu, mais de retrouver une manière d’habiter la terre qui ne la pousse plus à bout.
En terminant ce billet je pense aux deux sapeurs-pompiers morts avant hier en opération. Et à tous leurs courageux collègues. Nos larmes et nos tristesses ne les feront pas revenir. Mais leur courage supérieur nous dépasse à tous et nous oblige. Quand il ne reste que le corps des hommes face au feu, c’est que la défaillance est entière, et qu’elle doit nous questionner, profondément. Penser à eux et être digne de leur SACRIFICE SUPREME doit nous guider avec fermeté, courage et lucidité.
Stéphane Salord, membre de Génération Écologie Bouches-du Rhône