Il y a dix ans, la communauté internationale adoptait l’Accord de Paris. Malgré ses lacunes et son application insuffisante, il faut en saisir la portée historique : un accord mondial peut voir le jour pour répondre à la plus grande menace qui pèse sur l’humanité. 195 pays se sont alors engagés à mettre tout en œuvre pour contenir le réchauffement climatique “nettement en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels” et même pour “limiter l’élévation de la température à 1,5 °C ”.
Dix ans plus tard, le constat s’impose : le seuil de +1,5 °C a été franchi pour la première fois en 2024 et le sera durablement d’ici 2030. À supposer que les États signataires de l’Accord de Paris respectent les engagements qu’ils ont pris jusqu’en 2035, ce qui est loin d’être acquis, le monde serait sur la voie d’un niveau de réchauffement de 2,3 °C à 2,5 °C à horizon 2100. L’habitabilité même de territoires entiers est d’ores et déjà compromise. Nombre d’impacts sont irréversibles pour des siècles, sans parler des risques d’emballement qui demeurent entourés d’incertitudes scientifiques.
Le pacte des climato-obscurantistes
Nous sommes entrés dans une nouvelle ère : l’ère des guerres climatiques. Les négationnistes du changement climatique veulent imposer un nouvel ordre mondial. Ils s’alignent en un pacte des autocrates dont Donald Trump est la figure de proue.
Dès le premier jour de son retour au pouvoir, Donald Trump a décidé du retrait des États-Unis de l’Accord de Paris. Fidèle à son slogan, “Drill, baby drill”, il mène tambour battant une politique brutale et obscurantiste, qui consiste à nier la réalité climatique et les limites planétaires, et à promouvoir plus que jamais les énergies fossiles.
Chaque jour ou presque, il attaque la science et l’action contre le climat. Le mot “climate” a été rayé de la communication des agences fédérales. Des centaines de subventions ont été gelées sur la base de mots interdits, dont “climate crisis”. Des millions de dollars ont été retirés aux agences de recherche, des milliers de postes supprimés. En pleine COP30, il a autorisé un plan de forage sur plus de 500 000 hectares de zones côtières, soit la surface de l’Amazonie.
Les autocrates sont conscients de la trajectoire d’effondrement que renforcent toutes leurs décisions. Ils jouent sur la peur et le déni du changement climatique. Avec l’épuisement des ressources naturelles, il est pourtant à la racine de l’affrontement géopolitique mondial en cours.
Aujourd’hui, le monde fait face à un choix : l’obscurantisme, le repli nationaliste et la destruction organisée, ou la coopération internationale et le multilatéralisme pour trouver une réponse commune, prenant la science pour référence.
Les leçons de l’Accord de Paris
Dans ce moment critique, trois leçons peuvent être tirées de l’Accord de Paris.
La leçon du volontarisme d’abord, suivant le célèbre mot de Nelson Mandela : “cela semble toujours impossible, jusqu’à ce qu’on le fasse”. Il faut rappeler que personne ne croyait au succès de la COP21. Une poignée de personnes, dont Delphine Batho, alors ministre de l’Écologie, a réussi à convaincre le Président de la République de présenter la candidature de la France pour accueillir et présider les négociations. Comme aime à le rappeler Laurent Fabius, ses homologues internationaux venaient alors le voir avec un sourire embarrassé pour lui souhaiter : “Good luck”. Il fallait bousculer le jeu diplomatique. La France a renoué avec la dimension universelle de son message en y intégrant la lutte contre le changement climatique. L’Accord de Paris a été arraché, contre le défaitisme climatique. Ce moment, il y a dix ans, a été celui d’une immense espérance. Elle n’a pas disparu.
Deuxième leçon : rien de sérieux pour le climat ne pourra se faire sans rupture avec le dogme de la croissance. La réaction Trumpiste illustre le fait que nous sommes désormais entrés dans le dur : l’écologie n’est pas un supplément d’âme, la sécurité climatique est incompatible avec le régime économique dominant sur la planète. Et c’est là qu’il y a un énorme problème dans la règle du jeu diplomatique sur le climat. En effet, la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques de 1992 qui fixe le cadre des COP stipule, dans son article 3, alinéa 5 : “Il appartient aux Parties de travailler de concert à un système économique international qui soit porteur et ouvert et qui mène à une croissance économique.” Autrement dit, les États devraient réduire leurs émissions de CO2 tout en préservant le modèle qui les génère. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, de voir chaque COP, dont la dernière à Belem, se heurter à la quasi-impossibilité de mentionner dans la décision finale la sortie des énergies fossiles…
Troisième leçon : il faut reconstruire un rapport de force. Face au Trumpisme, où est l’alternative à l’échelle internationale ? Qu’est devenu le mouvement alter-mondialiste ou encore l’élan des marches pour le climat des années 2018-2019 ? Dix ans après l’Accord de Paris, force est de constater que même notre pays, comme tant d’autres signataires, n’est plus à la hauteur de l’élan historique de 2015. En France, les renoncements successifs, l’emprise des lobbies, le détricotage des politiques publiques et la perte d’ambition ont repoussé les décisions essentielles. En 2025, les citoyennes et les citoyens en subissent toujours les conséquences avec des événements climatiques extrêmes qui se multiplient, une sécurité alimentaire qui se dégrade, des inégalités territoriales qui s’accentuent. Sans un débouché politique, sans un rapport de force électoral pour l’écologie, sans une capacité à exercer les responsabilités, nous continuerons d’encaisser défaite sur défaite. Les derniers résultats électoraux des écologistes à la présidentielle et aux européennes pèsent dans les reculs actuels en France et en Europe. L’effacement de l’écologie à la prochaine élection présidentielle serait un contresens total. Dans ce moment de responsabilité historique, c’est le sens de notre engagement à porter un bulletin écologiste en 2027.
La France peut reprendre sa place de précurseur mondial, celle d’un pays qui protège, qui anticipe, qui montre la voie, un pays pionnier. Les Françaises et les Français ont besoin d’une rupture assumée, d’une cohérence politique totale et d’une gouvernance qui fait face à la réalité en responsabilité.
Dix ans après l’Accord de Paris, l’heure n’est plus aux discours, l’heure est au courage et à une écologie politique assumée qui parle clair et propose des solutions concrètes.
Laurence Lecoeur