Résumé de l’épisode
Dans cet épisode de la Municipales académie, Sylvie Justome, adjointe au maire de Bordeaux en charge de la santé, partage son expérience concrète sur les leviers d’action dont disposent les élus locaux pour protéger la santé de leurs habitants. Elle illustre, à travers les initiatives menées à Bordeaux depuis 2020, comment une municipalité peut faire de la santé un fil conducteur de son action politique.
Intervenante
Sylvie Justome
Adjointe au Maire de Bordeaux, chargée de la sécurité sanitaire, de la santé et des risques majeurs.
Transcription
La santé, un enjeu pleinement municipal
Contrairement à une idée reçue, la santé fait partie des responsabilités prioritaires de l’action municipale. Nous parlons ici de la santé comme définie par l’OMS : la santé représente un état complet de bien-être physique, mental et social, bien au-delà de la simple absence de maladie.
Les déterminants qui influencent réellement, l’état de santé d’une personne, sont au nombre de quatre ainsi répartis :
– les facteurs génétiques pour 10 % ;
– le système de soins pour 15 % ;
– les comportements individuels pour 25 % ;
– l’environnement pour 45 %.
Tout au long de notre vie, nous sommes exposés à l’air, l’eau, la terre, l’alimentation. Nous ne maîtrisons pas toujours cette exposition qui joue pourtant un rôle prépondérant sur notre santé.
Le rôle des collectivités est dès lors très clair : assurer un environnement sain à l’ensemble des habitantes et des habitants.
Approche globale et intégrative
Pour être à la hauteur de cet enjeu, la politique de santé doit se construire sur quatre piliers et être :
– globale : intégrer les problématiques de santé et pas seulement celles des soins ;
– intégrative : prendre en compte les aspects physiques, mentaux, sociaux et environnementaux ;
– démocratique : garantir à toutes et tous un accès facilité à l’information, à la prévention et aux soins ;
– écologiste : développer le concept d’une seule santé (végétale, minérale, animale, humaine) aussi appelée One Health.
Ce qui a été fait à Bordeaux
Des cantines sans plastique, plus végétales et biologiques
Les assiettes des écoliers bordelais racontent à elles seules un changement de cap : de 29 % de produits biologiques en 2019, la ville est passée à 72 % en 2025 (80 % dans les crèches). Les contenants plastiques ont été abandonnés au profit de l’inox : bacs de cuisson, plateaux, gourdes pour tous les écoliers entrant au CP et des assiettes plus végétales.
Une réduction de l’exposition aux perturbateurs endocriniens
Dès 2020, plusieurs mesures ont été adoptées :
– eau gérée en régie publique métropolitaine ;
– remise en service des fontaines à eau ;
– financement de gourdes en inox pour tous les écoliers de CP chaque année.
La santé mentale des jeunes
La priorité a été donnée à la santé mentale depuis 2020, suite aux conséquences de la pandémie.
Deux réalisations fortes ont marqué le mandat : les livrets “0/2 ans : zéro écran” (prix national en 2022) et le Défi des jours sans écran (lancé en 2020 dans 2 classes, aujourd’hui dans 60 écoles sur 119 à Bordeaux, devenu une opération nationale en mai 2025).
La santé des femmes
Bordeaux s’est engagée avec une campagne artistique contre le cancer du sein et un soutien à l’association Sœurs d’encre pour le tatouage thérapeutique post-mastectomie. Ces actions ont remporté le Trophée Turquoise (Imagyne, collectif national de patientes) en septembre contre les cancers gynécologiques pelviens.
La ville a par ailleurs été classée dans Femme actuelle, deuxième des villes françaises où les femmes sont les mieux soignées en 2026.
Un urbanisme favorable à la santé
L’épisode du Covid-19 a confirmé l’importance :
– des espaces extérieurs pour tous les logements ;
– de l’accès à la nature pour tous les quartiers ;
– de l’aération naturelle comme protection contre la contamination virale.
La ville a intégré ces exigences dans ses orientations urbanistiques pour garantir un cadre de vie sain dans tous les quartiers.
La prévention contre le tabagisme
Plutôt que de punir, Bordeaux a choisi d’éduquer et de protéger. Des espaces sans tabac ont été instaurés devant les écoles dès 2021 pour protéger les enfants contre les déchets et la pollution de l’air.
Bordeaux mène des initiatives innovantes
Le village de la santé durable
Cet évènement annuel se tient au mois de septembre et rassemble 44 partenaires en 2025 (hôpitaux, cliniques, libéraux, associations) et 3 500 visiteurs. Cet événement est volontairement gratuit pour les habitantes et habitants. Une cinquième édition est d’ores et déjà prévue pour 2026.
Maison sport santé municipale
C’est une expérimentation réussie et financée à 100 % par la ville mais, faute de soutien de l’Agence régionale de santé (ARS) au-delà de l’expérimentation, sa fermeture a été prononcée. La ville a cependant maintenu une politique sport santé via le PEPS départemental.
Quartier à santé positive
Ce quartier propose des spectacles pour collégiens et lycéens sur la prévention des addictions (tabac, cannabis, drogues, jeux d’argent, écrans). Le siège de la Ligue contre le cancer Gironde et l’Institut Bergonié se situent dans ce quartier, ainsi que de nombreux établissements scolaires, publics et privés, et un centre d’animation sociale associatif très actif.
Conseil local de santé mentale
Très dynamique à Bordeaux, c’est une priorité de mandat depuis 2020 suite aux conséquences psychiques de la pandémie sur toutes les catégories de population (nouveau-nés, enfants, chefs d’entreprise).
Les projets pour l’avenir :
– premier centre de santé municipal, en quartier Politique de la ville (quartier le plus défavorisé) : le projet est prêt, clés en main, validé au budget 2027 ;
– paniers bio pour mamans solos dans le budget 2027 ;
– sixième centre médico-scolaire municipal : la préfiguration est déjà en place par une permanence depuis plus d’un an ;
– halte soins addiction avec salle de soins, réduction des risques toxicomanes : le projet est prêt et en attente de déblocage gouvernemental.
Leviers d’action et partenariats
Des réseaux de villes pour peser collectivement
Bordeaux est membre actif de plusieurs réseaux de villes françaises, ce qui lui permet de se nourrir d’expériences d’autres municipalités, de partager les siennes et de porter des plaidoyers communs (tribunes) :
– Réseau français des villes santé de l’OMS (RFVS) ;
– réseau Élus santé publique et territoire (ESPT) ;
– réseau Élus locaux contre le sida (ELCS) ;
– France Urbaine (Commission Santé) ;
– Association des maires de France (Commission Santé).
Des conventions et contrats ancrés sur le territoire
La coopération avec les autres organisations implantées sur le territoire permet une meilleure intégration des enjeux et une coordination plus efficace. Aussi, plusieurs relations sont entretenues :
– convention cadre avec le CHU de Bordeaux ;
– partenariats avec l’Institut Bergonié du réseau UniCancer, à Bordeaux ;
– contrat local de santé (CLS) qui contient 4 axes : la santé environnementale, l’accès aux soins, la prévention et la promotion de la santé, la santé mentale.
Des instances participatives pour mettre les citoyens au cœur des décisions
Pas de politique publique sans les habitantes et les habitants, y compris sur les questions de santé. Aussi, Bordeaux a mis en place plusieurs instances permettant la participation citoyenne au plus près :
– Conseil local de santé mentale (CLSM) avec son collectif “Psytoyenneté”
– Conseil Bordeaux santé action (conseil des sages, créé en 2021) ;
– Conseil municipal des enfants ;
– Parlement mobile : théâtre ambulant circulant dans les quartiers chaque été ;
– Enquête en ligne en 2023 sur les demandes en santé ;
– Conseils de l’alimentation dans les quartiers ;
– Débats dans tous les Conseils de quartiers.
La recherche universitaire au service de la santé
Un partenariat avec le CNRS, l’Université de Bordeaux et les instituts de médecine (ISPED) a vu le jour pour mener une enquête évaluant les impacts des actions publiques sur la santé de l’enfant dès les 1 000 premiers jours.
Bilan
Retour d’expérience sur les difficultés rencontrées :
– manque de données internes à la ville ;
– résistance initiale des services techniques et élus : ce qui a aidé à acculturer à la santé dans toutes les politiques, c’est l’installation dès 2020 et l’animation dans la délégation santé-sécurité sanitaire du “CO.RE.SAN” (Conseil de résilience sanitaire) composé d’experts multidisciplinaires du territoire ;
– deux ans pour obtenir la validation financière du centre municipal de santé ;
– refus de l’ARS de financer au-delà des expérimentations ;
– service des sports initialement non orienté sport-santé ;
– vision hospitalo-centrée dominante dans d’autres villes.
Les principes directeurs à conserver pour agir :
– la santé comme fil conducteur de toute l’action politique (transversalité) ;
– la démocratie en santé (participation citoyenne) ;
– la prévention (dès les 1 000 premiers jours de la vie) ;
– la dé-stigmatisation des patientes et des patients ;
– la réduction des inégalités de genre, territoriales, sociales.
La transformation la plus profonde est d’ordre politique et culturel : faire passer la santé de “Ce n’est pas notre compétence” à “La santé est une priorité”. Il a fallu convaincre élus et habitants. C’est aujourd’hui le premier point du programme électoral porté pour 2026.