Scandale Biogaran : le recul de notre souveraineté sanitaire continue

Bercy vient d'autoriser la cession de Biogaran, leader français des médicaments génériques, à un fonds d’investissement britannique. Une opération indéfendable qui s’inscrit dans le train-train obsolète du business as usual, alors que nous n’avons jamais eu autant besoin d’un cap stratégique clair pour notre souveraineté sanitaire. Entretien avec Clémence Marque, chercheuse en résilience sanitaire communautaire.

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Pourquoi la cession de Biogaran par le groupe Servier à un fonds d’investissement britannique est, selon toi, un scandale ?

Biogaran est un fournisseur de génériques, c’est-à-dire de vieux médicaments, qui ne sont plus protégés par un brevet et que n’importe quel laboratoire peut produire. Ils représentent l’immense majorité des médicaments apparaissant dans la liste officielle des “médicaments essentiels”.

Avec 32 % des génériques vendus en France, Biogaran est le premier fournisseur de médicaments essentiels des Français.

Ces médicaments ont pour la plupart un prix très bas en France, et qui continue d’être régulièrement baissé par le comité économique qui les fixe. Alors même que le coût des matières premières et de la main d’œuvre ne cesse d’augmenter. Ils sont donc de moins en moins profitables (voire parfois même plus rentables) et c’est d’ailleurs pour cette raison que les grands laboratoires les cèdent : l’année dernière, l’État a laissé Sanofi céder Opella pharma (produisant la gamme Doliprane, premier médicament consommé par les Français) à un fonds d’investissement américain, et maintenant c’est Servier qui cède notre premier fournisseur de médicaments essentiels à un fonds anglais.

À l’heure où nos gouvernants insistent sur la nécessaire reconquête de notre souveraineté sanitaire, où nos professionnels de santé galèrent chaque jour à gérer les pénuries, cette cession est un scandale ! Un coup supplémentaire porté à la sécurité d’approvisionnement en médicaments essentiels des Français.

L’État a autorisé la cession tout en entrant au capital à hauteur de 15 %. Comment analyses-tu ce positionnement ?

Servier avait déjà annoncé vouloir vendre Biogaran en 2024, mais parmi les acheteurs potentiels, il y avait des génériqueurs indiens. Cela avait cristallisé toute la colère et ils avaient alors dû mettre la vente en pause. Puis ils ont annoncé reprendre les discussions le 30 juillet 2025, une date bien choisie pour passer sous le radar médiatique, ce qui a très bien fonctionné d’ailleurs ! Cette fois-ci exclusivement avec le fonds BC Partners.

Le fait même que l’État se sente obligé de rassurer en maintenant un œil sur les activités via une prise de participation minoritaire, ou en prenant des mesures contraignantes, devrait nous interpeller. C’est bien parce qu’ils savent, et que tout le monde sait, qu’un fonds d’investissement est une entreprise à but lucratif dont la raison d’être est de faire du profit ! Et que donc il cherchera par tous les moyens à optimiser la production de ces médicaments, ce qui la fragilisera toujours plus. Ils ne pourront donc pas supprimer d’emplois ni délocaliser le siège… mais pendant combien de temps ? On ne connaît pas les termes de leur accord. Et au-delà de l’entreprise elle-même, c’est l’avenir de nombreuses PME et ETI françaises et européennes qui produisent les médicaments pour Biogaran qui est en jeu ici.

Donc d’un côté l’État reconnaît le caractère stratégique de Biogaran et multiplie les garde-fous censés nous rassurer, et de l’autre il accepte la cession à un acteur étranger. On marche sur la tête !

Et l’enjeu ici dépasse très largement la sauvegarde des emplois et des contrats de production locale. La dimension de la sécurité d’approvisionnement est totalement éludée. Celle-ci a un coût, et ce dont les médicaments essentiels ont désespérément besoin, c’est qu’on arrête d’essayer de faire des profits sur leur dos, et qu’on investisse dans la sécurisation de leur production.

N’existe-t-il pas des stocks pour faire face aux ruptures d’approvisionnement ?

Certes, nous avons des stocks, mais ce n’est par définition qu’un tampon permettant d’amortir des perturbations mineures de la chaîne d’approvisionnement. Il existe des stocks chez les acteurs de la distribution, et les laboratoires sont également tenus de constituer des stocks de Médicaments d’intérêt thérapeutique majeur (MITM) de 2 mois minimum.

Cependant les stocks imposés aux laboratoires pèsent aussi sur leur compétitivité, et ces immobilisations empêchent la circulation des médicaments dans l’espace européen. Autrement dit, disposer de stocks est indispensable mais insuffisant : pour gagner en souveraineté, c’est le flux de production qu’il faut sécuriser, pas le stock.

Quelle devrait être selon toi une politique de souveraineté et de sécurité d’approvisionnement en matière de médicaments ?

Il faudrait d’abord identifier parmi les médicaments essentiels (beaucoup trop nombreux aujourd’hui) ceux dont nous souhaitons maîtriser la production au niveau national, et ceux qui pourraient relever d’une souveraineté européenne. L’Europe a d’ailleurs lancé l’Alliance des médicaments critiques, grâce à une forte mobilisation française !

Plutôt qu’une mutualisation européenne, la production des médicaments les plus importants dans plusieurs pays de l’Union créerait ainsi une redondance offrant une robustesse supplémentaire, et renforcerait la possibilité pour les pays de se dépanner entre eux en cas de besoin.

De mon côté, je plaide pour une politique ambitieuse de pilotage public de la production des médicaments les plus importants pour la santé des Français. Un Établissement français du médicament avec un objectif de résilience et non de rentabilité, à l’image de notre Pharmacie centrale des armées. Biogaran aurait tout à fait pu être la structure de base d’un tel établissement, disposant déjà des équipes compétentes, du portefeuille de produits essentiels et de l’écosystème de sous-traitants industriels locaux.

Propos recueillis par Claire Dagnogo. 

Clémence Marque est l’autrice d’un livre qui vient de paraître : Faire sans. Les pénuries de médicaments qui menacent notre santé (Actes Sud).