La nuit, une part du monde à protéger

Qu’avons-nous fait de la nuit ? Le dernier numéro du Courrier de la Nature, trimestriel édité par la Société Nationale de Protection de la Nature, est consacré à cet « autre monde » obscur qu’est la nuit. Avec son aimable autorisation, nous partageons l’édito de Delphine Batho. Un appel à éteindre les pollutions nocturnes pour rallumer les étoiles.

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« Ce numéro du Courrier de la Nature donne la parole à celles et ceux qui observent, étudient, défendent la nuit. Il est une invitation à éprouver le goût de l’obscurité, à suivre la trace silencieuse d’un animal nocturne, à renouer avec l’expérience universelle de la contemplation du ciel étoilé, à ressentir profondément que la nuit est une part du monde à protéger.

Car la nuit est en train de disparaître sous l’effet d’un éclairage artificiel envahissant, dans l’indifférence presque générale. À l’heure de l’Anthropocène, elle semble échapper à l’arithmomanie qui caractérise la mise en données de notre époque.  On calcule les émissions de carbone, les pertes de biodiversité, la raréfaction des ressources, le franchissement des limites planétaires, mais on quantifie rarement la perte de la nuit. Elle est pourtant spectaculaire.

Sur notre continent, plus de 80 % de la population vit sous un ciel pollué par la lumière artificielle. Toutes les espèces en subissent les conséquences néfastes. La pollution lumineuse désorganise leurs rythmes de vie, leurs espaces, leurs relations. Elle cause chaque année la mort de milliers de milliards d’insectes, de centaines de millions d’oiseaux. L’obsession d’éclairer tout, tout le temps, anéantit ce temps vital, territoire mystérieux d’interactions essentielles. Chauves-souris, papillons de nuit, oiseaux migrateurs, plantes, mais aussi amphibiens, plancton, coraux… et nous aussi, humains ! Nous sommes exposés à un jour artificiel qui perturbe nos rythmes biologiques, avec des implications allant de l’altération du sommeil à l’augmentation des risques de dépressions, de maladies cardio-vasculaires et de certains cancers. 

L’abolition de la nuit est une rupture anthropologique.

Qu’auraient été les progrès de l’intelligence humaine et de la connaissance scientifique sans l’observation de la voûte étoilée et des questions existentielles et métaphysiques qu’elle soulève ? Contempler le ciel la nuit, c’est s’interroger sur l’infinité de l’univers et l’exception de la vie terrestre, c’est éprouver le lien qui unit la destinée humaine à celle de la Terre. Cette expérience commune s’efface. Il est de plus en plus difficile d’admirer la voie lactée. Le ciel nocturne est envahi de constellations de satellites et de déchets transformant l’espace en poubelle, voué à l’exploitation commerciale voire aux affrontements militaires. Nous ressentons intimement qu’être privé de la nuit est une forme de déshumanisation.

Voilà pourquoi défendre la nuit est une cause vitale. En la matière, les politiques publiques sont faibles. L’arrêté pour l’extinction nocturne pris en 2013, n’a jamais été strictement appliqué. La proposition de loi pour débarrasser l’espace public des écrans publicitaires lumineux n’a jamais été adoptée. La prise en compte de la trame noire est encore balbutiante. Si des initiatives locales existent en faveur de la sobriété lumineuse et des ciels étoilés, cet enjeu n’a jamais été porté avec force à l’échelle nationale. 

Il est temps d’y remédier et d’affirmer notre droit à l’obscurité. Merci au Courrier de la Nature de son invitation à éteindre la pollution nocturne pour rallumer les étoiles. »

Delphine Batho