Dans l’estuaire de la Gironde, un projet d’usine classée Seveso en zone inondable…

Sylvie Justome, adjointe Génération Écologie au Maire de Bordeaux, chargée de la sécurité sanitaire, revient sur sa lutte contre le projet d'installation d’une usine polluante classée SEVESO en Gironde.

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À Parempuyre-Blanquefort, sur le site de Grattequina, en bordure de l’estuaire de la Gironde, la société EMME (Electro-Mobility Materials Europe) souhaite implanter une usine classée Seveso de conversion de nickel et de cobalt, destinée à la fabrication de batteries électriques automobiles. L’implantation de ce site en zone inondable soulève des inquiétudes majeures quant à la sécurité de l’estuaire. Les procédés de raffinage de métaux lourds (nickel et cobalt) génèrent des effluents toxiques qui, en cas d’accident ou de fuite, pollueraient durablement un écosystème fragile, classé zone Natura 2000.

Au-delà du risque local, le bilan carbone global du projet interroge : les émissions de CO2 promettent d’être massives, puisque les matières premières proviendront de pays lointains comme l’Australie, le Brésil ou l’Indonésie. Ce modèle industriel, fondé sur des flux mondialisés et des risques environnementaux de proximité, entre en contradiction directe avec l’exigence de respect de la santé environnementale et de la protection du vivant.

Sylvie Justome, adjointe Génération Écologie au maire de Bordeaux, chargée de la sécurité sanitaire, de la santé et des seniors, a contribué à l’enquête publique afin de préciser ses inquiétudes relatives au projet EMME.

Mon avis défavorable sur l’installation de l’usine EMME s’inscrit dans le cadre d’un sujet d’intérêt général lié à la fois à la protection des milieux naturels, de l’environnement et des ressources en eau potable pour plus d’un million de personnes, et à un contexte global inédit de dérèglement climatique qui remet en question fondamentalement nos exigences habituelles et institutionnelles face aux risques majeurs sur nos territoires. 

Retrouvez la contribution de Sylvie Justome à l’enquête publique :

Un projet qui accroît les vulnérabilités

Les vulnérabilités du territoire sont déjà fortes : risques naturels (inondation, submersion, tempêtes, incendies…) et industriels (douze sites industriels Seveso seuil haut déjà installés sur le territoire métropolitain de Bordeaux, dont YARA juste en face, deux centrales nucléaires en aval et en amont de la métropole sur un fleuve soumis aux marées et aux vents océaniques, transports de matières dangereuses, etc.), risques d’attentats…

Or, comme le disait Christine Bost, présidente de la métropole à l’occasion de son discours de vœux le 13 janvier dernier : « Aujourd’hui, tout nouveau projet de développement n’a de sens que s’il réduit nos vulnérabilités ».

Un site classé Seveso seuil haut présente ipso facto l’addition de 4 risques : incendie, explosion, toxicité pour l’Homme, éco-toxicité (pour l’environnement et donc également pour l’Homme). Ce projet de méga-usine de transformation de nickel et cobalt en sulfates solubles dans l’eau va dans le sens opposé à notre impératif de réduction des vulnérabilités. 

Aucune alternative n’a été sérieusement envisagée

Comme je m’y suis attendue fin septembre, les réponses aux 23 exigences posées en Conseil métropolitain ne sont pas satisfaisantes (c’est l’expérience du projet de terminal méthanier par 4Gas au Verdon qui me donne cette lucidité). La recherche d’autres sites possibles n’a pas été approfondie et on voit clairement que les critères étaient déjà posés à dessein : la taille du site, 32 hectares, très démesurée, permettait d’exclure a priori les autres possibilités. Bien qu’en réalité inconstructible, le site est retenu comme « constructible » (!), faisant également fi de sa proximité Natura 2000, de son inclusion dans le Parc des Jalles, de son rôle protecteur de zone humide lors d’épisodes pluvieux, etc. et surtout du caractère inondable du site, pour lequel la solution d’un remblai lui aussi démesuré, continue de poser questions.

Il faut maintenant revenir au philosophe Francis Bacon, selon lequel « la Nature pour être commandée doit d’abord être obéie. » Autrement dit, les lois naturelles s’imposent au-dessus de toutes les lois humaines, même et peut-être surtout celles d’un décret pris in extremis par un premier ministre à la veille de son départ ! Des chercheurs en psychologie sociale et en sciences politiques montrent que les biais cognitifs, notamment les biais de confirmation, sont d’autant plus importants que le pouvoir est plus grand, nous en avons ici une confirmation. La première grande loi naturelle qui s’impose au-dessus de toute Hubris humaine est celle de la gravitation, l’eau descend dans le sous-sol ou vers la mer, les marées alternent sous l’influence de la Lune… Prétendre dominer ces lois en toutes circonstances, décréter constructible un terrain qui ne l’est pas, décréter des limites sûres au remblai prévu dans un contexte de dérèglement climatique causé par les activités humaines qui défie toute prévision, laisse vraiment perplexe sur les responsabilités ainsi engagées.

Risques de contamination :

Sels de nickel et de cobalt sont gravement toxiques pour l’Homme, classés CMR (cancérogènes, mutagènes, reprotoxiques) et on ne peut exclure une contamination accidentelle de l’eau, soit du fleuve (accident de transport), soit des nappes souterraines (accident de stockage ou de manipulation). Ce qui veut dire que, même en dehors de tout épisode d’inondation, au quotidien, ce type d’installation n’est pas sûr et le sera de moins en moins ; tout récemment encore, une usine Seveso seuil haut en Dordogne près de Bergerac, a laissé échapper, en pleine nuit, 20 m3 d’acide chlorhydrique ; les exemples sont innombrables de catastrophes survenues dans ce type d’usines pourtant soumises à « toutes précautions et surveillances », AZF entre autres, depuis la catastrophe de Seveso. 

Nous comptons déjà dans la métropole 748 ICPE, installations classées pour la protection de l’environnement, qu’elles mettent donc en danger. 12 sites Seveso seuil haut coexistent sur notre territoire et l’on n’a pas étudié les « effets-cocktail » de la combinaison de leurs risques respectifs. En faut-il un treizième, exposé à l’inondation, alors qu’il doit recevoir, stocker, produire des toxiques solubles dans l’eau comme le sulfate de nickel, classé par le Centre international de Recherches sur le cancer et l’Institut national de recherche scientifique « cancérogène du groupe 1 » (avéré dangereux pour l’homme) ? Au risque inondation s’ajoutent et se combinent en effet les 4 types de risques Seveso liés aux produits chimiques dangereux : risque d’explosion, risque d’incendie, risque toxique pour l’homme et risque écotoxique pour l’environnement. Le risque étant défini comme le croisement d’aléas (les événements) et d’enjeux (les vies et biens matériels exposés), il convient, si on ne maîtrise pas les aléas, de réduire les enjeux ou, au moins, de ne pas les augmenter – comme le ferait le projet EMME.

« Seveso », ce ne sont pas 3 syllabes, ce sont des morts ! AZF (Toulouse, 21 septembre 2001), Bhopal (Inde), Minamata (Japon), Lubrizol, Beyrouth, Feyzin, tant d’autres : les catastrophes Seveso n’ont pas de frontières… Faut-il rappeler en quoi consiste au départ l’accident de Seveso ? C’est la perte inopinée de fûts de produits toxiques sur leur trajet vers la destruction. Or EMME prévoit de transporter sur le fleuve – c’est même une des demandes de la délibération ! –  des produits chimiques dangereux, dont acide sulfurique, sulfates de nickel, cobalt, etc. Son projet d’unité de recyclage de batteries usagées, stockées sur le site appelé donc à une extension, suscite également l’inquiétude puisqu’à cet égard, le dossier est incomplet, technique classique du « Cheval de Troie ».

La Loi Risques (Chirac juillet 2003) prise après AZF, impose à chaque installation Seveso seuil haut un Plan de Prévention des Risques Technologiques, PPRT. Or le Réseau national des villes exposées aux risques industriels, AMARIS, en fait le bilan « cinglant » vingt ans après : non seulement les installations Seveso seuil haut sont deux fois plus nombreuses, mais les PPRT n’existent que dans moins de la moitié ! Dans les autres cas, de simples règles d’urbanisme s’appliquent aux collectivités, alors que 9 millions de personnes en France sont affectées dans leur vie par cette cohabitation.

Acquise depuis soixante ans à la défense de la biodiversité, depuis ma lecture, à 13 ans de Silent Spring, de Rachel Carson, j’ai essayé durant mes mandats d’élue de défendre la liberté, la vérité et la vie.

Le rapport de l’Agence européenne pour l’environnement a été publié le 29 septembre 2025, et il alerte sur l’état désastreux de l’environnement en Europe. 81 % des habitats protégés sont en mauvais état ou en très mauvais état, 60 à 70 % des sols sont dégradés. Il est plus urgent que jamais de préserver nos zones naturelles, nos zones agricoles, nos zones humides, nos nappes profondes d’eau bleue (eau potable fossile, jusqu’ici protégée des pollutions et que nous devrions économiser drastiquement) ; il est plus urgent que jamais de protéger, et même restaurer notre biodiversité, tout aussi importante pour l’habitabilité future de notre territoire, selon les scientifiques, que la décarbonation. 

Enfin, cet enjeu de décarbonation et de souveraineté énergétique prête également à discussion, la technologie envisagée étant déjà promise à l’obsolescence avant même d’être opérationnelle. Certes, le site est absolument inadapté, dans la réalité – pas sur le papier même si on le décrétait compatible avec le PLUi, mais je ne crois même pas que ce projet soit un « PUMA » (« projet utile mais ailleurs »), plutôt un montage financier à côté de l’intérêt général, a fortiori de « l’intérêt national majeur », qui ne peut ni garantir une souveraineté énergétique, ni réduire nos vulnérabilités. »